CARNAVAL, CANDELARIA, FALLAS ET ENTERREMENT DE LA SARDINE.

Voici venir le temps du carnaval, puis viendra celui des Fallas de Valence, et l’enterrement de la sardine de Murcie. Ces fêtes populaires et pittoresques ont leur origine dans les temps anciens. Dans l’Antiquité, au passage du solstice d’hiver, des cérémonies avaient lieu pour fêter le retour de la lumière.  L’inversion nuit-jour se célébrait par des « fêtes à l’envers » au cours desquelles les esclaves prenaient pendant quelques jours la place des maîtres. Les réjouissances en l’honneur de la déesse de la fécondité et du réveil de la nature étaient souvent licencieuses. Au Moyen-âge une mascarade, appelée Fête des Fous ou Fête des Innocents, était organisée dans les églises les derniers jours de décembre.  On élisait alors un pape des fous. Ces fêtes furent peu à peu réorientées ou interdites par l’Eglise et limitées au Carnaval, placé juste avant le Carême et qui symbolisait la lutte entre le bien et les forces infernales. Un mannequin de paille, censé les représenter, était brûlé à la fin des festivités. Celles-ci, qui comportent défilés de chars, danses, batailles de fleurs et bonne chère, s’achèvent avec « l’enterrement de la sardine », qui a été représentée par Goya dans un de ses tableaux.

Carnaval de Barranquilla en Colombie

En Espagne et en Amérique latine, certains carnavals sont célèbres et ont été déclarés par l’UNESCO Patrimoine Immatériel de l’Humanité. Le carnaval de Cadix dure onze jours, celui de Santa Cruz de Tenerife un mois. En Colombie, le carnaval de Barranquilla dure quatre jours et quatre nuits. A Pasto, le 5 février est : « día de negros », les gens défilent en dansant, le visage maquillé de noir et le lendemain, le 6 février est : « día de blancos », ils font de même mais maquillés en blanc.

A Oruro, en Bolivie, une grande procession voit défiler pendant vingt heures, plus de 10 000 musiciens et 28 000 danseurs dansant la célèbre « diablada »

A Babylone, au solstice d’hiver, l’inversion de la tendance entre les nuits et les jours, justifiait une inversion (temporaire) des rôles. Les Sacées consacrées au culte d’Anahita, la déesse de la fécondité, duraient cinq jours pendant lesquels les esclaves prenaient la place des maîtres. Un condamné à mort était élu roi … avant d’être exécuté.  Et tout rentrait dans l’ordre.

La jeunesse de Bacchus, William Bouguereau (1884)

En Grèce, Les Dionysies honoraient Dionysos, dieu de la fécondité2, du vin et de la végétation. C’est le seul dieu du panthéon hellénistique qui meurt et renait, comme la végétation. Ces fêtes avec défilés, mascarades et quelques orgies, duraient cinq jours.

A Rome, Les Lupercales, célébrées en février étaient des fêtes de la fécondité. Après avoir sacrifié un bouc au dieu Pan, les jeunes gens découpaient sa peau en lanières et couraient nus autour du Palatin, frappant les femmes3 de ces lanières pour les rendre fécondes.

A Rome encore, pendant Les Saturnales célébrées en l’honneur de Saturne, dieu de l’agriculture et du temps,4 les esclaves jouissaient d’une apparente liberté et tout était permis. De bruyantes mascarades étaient organisées à travers toute la ville. On offrait des gâteaux et un roi de pacotille était élu. Il semble que la coutume de la fève et de s’exclamer : « le roi boit ! », vienne de là.

Aux alentours de l’an mille, l’Eglise avait fini par imposer un contrôle alimentaire sévère avec des jours de jeûne complet et de nombreux jours d’abstinence (plus de 150 par an). Le mercredi et le vendredi, jours maigres, la viande était interdite, ainsi que le beurre et la crème. L’abstinence sexuelle était aussi recommandée pendant les quarante jours du Carême, les quatre semaines de l’Avent, le vendredi jour de la mort du Seigneur, le dimanche, jour du Seigneur, les jours de jeûne et les veilles de fête religieuse.

Ces contraintes étaient si fortes que l’Eglise devait lâcher du lest afin d’éviter des révoltes et, autant que faire se pouvait, des transgressions majeures. La lutte contre des pratiques qu’elles considéraient comme idolâtres s’étant révélées inopérantes, les autorités religieuses les ont progressivement récupérées et intégrées aux rituels chrétiens. Des moments de libération jugés indispensables furent ainsi octroyés au cœur de l’hiver, période difficile par excellence, pour permettre le défoulement des populations. Elle se caractérisaient notamment par la mise en scène d’un renversement des pouvoirs (fêtes à l’envers), des pratiques transgressives et l’absorption festive de nourritures riches avant les privations à venir.

Attestée entre le XIIIe et le XVe siècle, la Fête des Fous5, ou Fête des Innocents, était une mascarade organisée dans les églises les derniers jours de décembre. On élisait un évêque, ou un pape des fous. Les prêtres, masqués et travestis, prononçaient des sermons bouffons, dansaient et chantaient des cantiques à double1 . La fête de la chandeleur (fête des chandelles) emprunte à des fêtes romaines au cours desquelles des processions munies de torches parcouraient la ville, et à des fêtes celtiques célébrant le retour de la lumière. La crêpe que l’on fait sauter symbolise l’astre solaire.

2 Les batailles de confettis remplacent aujourd’hui les graines de céréales ou de riz en usage durant les fêtes païennes de l’Antiquité, mais symbolisent toujours la fécondité.

3 Selon la légende, les Romains en manque de femmes, en avaient enlevé dans les territoires habités par les Sabins. Mais les Sabines demeuraient stériles. Un oracle avait conseillé de « les faire pénétrer par un bouc ». Heureusement un devin traduisit l’injonction divine et l’honneur des Sabines (et des Romains) fut sauf.

4 Son nom grec est : Χρόνος et signifie « le temps »

5 On l’appelait aussi : fête de l’âne, des Sous-Diacres, des Diacres-Saouls, des Cornards, des Libertés de décembre. Elle n’était pas seulement célébrée, parait-il, dans les églises et les cathédrales mais aussi dans les monastères des deux sexes. Voir : Aubin-Louis Millin de Grandmaison, Monuments inédits, t. II, pp. 345 et suiv. in. http://musiqueclassique.forumpro.fr/

sens et des chansons obscènes6, les diacres et les sous-diacres mangeaient des boudins et des saucisses sur l’autel et brûlaient de vieilles savates dans les encensoirs.

Fête des fous

Les fêtes à l’envers furent peu à peu réorientées ou interdites et limitées au Carnaval qui devint une lutte entre les forces infernales et le bien. C’est pour cette raison que des mannequins (autrefois de paille) sont promenés en procession avant de finir brûlés. Il a été placé avant le Carême, probablement pour que son souvenir fasse patienter les populations. Au XVIIe siècle une pause dans  les  privations a été introduite  en France, la Mi-Carême7, à la date où se tenait la fête des blanchisseuses.

Comme la Fête des fous ou les Saturnales autrefois, les carnavals sont des jours de grande liberté. On porte des masques, on se travestit, et on brocarde tous les pouvoirs. Ce n’est pas un hasard si le carnaval a été interdit en Espagne pendant la dictature franquiste.

Cabalgata

L’Espagne a conservé une trace de la Fête des fous. Le 28 décembre, jour de la fête des Saints Innocents, on fait des farces, comme le 1er avril chez nous, et celui ou celle qui se fait avoir est traité d’innocent.

Les rois y sont célébrés avec plus de faste. Des « cabalgatas » défilés de chars, dont ceux des rois mages, parcourent les rues le 5 janvier au soir en distribuant des bonbons. Ils apportent les cadeaux que les enfants découvriront le six au matin, avant de déguster le roscón de reyes8.

Le carnaval commence un jeudi, 46 jours avant Pâques. Ce jeudi de bonne chère est appelé Jueves lardero ou Jueves gordo (jeudi lardier ou gros jeudi). Plusieurs carnavals espagnols sont classés « d’intérêt touristique international. »

Mussona

A Cadix il dure onze jours, mais il commence par un pré- carnaval qui permet aux peñas, (associations) de répéter dans les rues. Puis elles organisent des distributions, l’une de 12000 beignets accompagnés d’un petit verre d’anis, une autre offre 400 kilos d’oursins et une troisième 1,5 tonne d’huitres.

A Aguilas, dans la province de Murcie, un personnage mi humain, mi animal appelé Mussona, représente la dualité entre l’homme civilisé et le côté sauvage que tout être humain porte en lui.

Goya : l’enterrement de la sardine

A Santa Cruz de Tenerife le carnaval dure environ un mois. Des groupes de chansonniers, des petits orchestres, des danseurs défilent dans les rues. Les festivités s’achèvent avec « l’enterrement de la sardine », une fête qui a été représentée par Goya dans un de ses tableaux

Mais pourquoi enterrer une sardine le mercredi des cendres puisqu’avec le Carême c’est la viande qu’il fallait « enterrer » ? Le mot carnaval vient d’ailleurs du latin : « carne levare » qui veut dire « enlever la viande ».6 On peut avoir une idée de ces chants, composés et chantés par les goliards, joyeux clercs itinérants, parfois défroqués, portés sur la boisson et les plaisirs de la chair, dans le poème « Bache, bene venies », mis en musique par Carl Orff dans Carmina Burana. « Bacchus, soit le bienvenu/Toi le plaisant et désiré/Par qui notre esprit/Se remplit de joie// Bacchus en dominant/Le cœur des hommes/Attise l’amour/Dans leur âme//Bacchus, qui visite souvent/Les femmes/Les subjugue et les soumet/Ô Vénus// Bacchus, en pénétrant les veines/De sa chaude liqueur/Les enflamme toutes à la fois/Du feu de Vénus ». Source : https://www.moyenagepassion.com/

7 Une des explications est que les œufs, interdits pendant le Carême, ne se conservent que 20 jours, et c’est pour ne pas les perdre qu’aurait été introduite cette journée où l’on faisait entre autres de crêpes et des beignets.

8 Sa forme circulaire symboliserait la couronne des rois mages, ou l’amour infini de Dieu, qui n’a ni commencement ni fin. Une explication est que la viande la plus communément consommée, celle du porc (cerdo) était appelée « cerdina » et a fini par se prononcer « sardina ». A Murcie, on fête l’enterrement de la sardine à la fin du Carême, le samedi après la Semaine sainte, ce qui semble plus logique, puisqu’on qu’on peut à nouveau manger de la viande. Après les traditionnels défilés de chars, la sardine est brûlée en place publique.

Amérique latine9

Dans le sud de la Colombie, en particulier dans la ville de Pasto, il existe un carnaval de blancos y negros, dont l’origine remonte au XVIe siècle. Le 5 février, día de negros, les gens défilent en dansant, le visage maquillé de noir et le lendemain, le 6 février, día de blancos, ils font de même mais maquillés en blanc. Des chars, précédés du char de la reine du carnaval, traversent la ville sur un parcours de 7 km.

A Barranquilla, en Colombie, le carnaval dure quatre jours et quatre nuits. Chaque quartier a sa troupe de musiciens, sa reine et ses danseurs. Toute l’année ils ont élaboré les musiques, les chorégraphies, les costumes et les chars.

Les festivités commencent le samedi par la traditionnelle « bataille de fleurs » un défilé géant dans la rue principale, où des fleurs sont jetées dans le public en symbole de paix. Le lendemain a lieu la grande parade de la tradition et du folklore avec des groupes de danseurs masqués, d’acteurs, de chanteurs et d’instrumentistes. Il y a aussi des représentations théâtrales et musicales burlesques inspirées d’événements historiques et de l’actualité. Le carnaval se termine par la mort de Joselito Carnaval.

Le carnaval d’Oruro,10 ville minière de Bolivie, est une manifestation de la symbiose entre les traditions indiennes, africaines et les apports des colonisateurs espagnols. La fête commence par une cérémonie dédiée à La Virgen del Socavón, protectrice des mineurs, mais La Pachamama, la déesse de la terre n’est pas oubliée, ni El Diablo, qui guette les mineurs au fond des galeries. Une grande procession voit défiler pendant vingt heures, plus de 28 000 danseurs et 10 000 musiciens par groupes de cinquante danseurs qui interprètent des danses typiques du folklore dont la célèbre Diablada. La procession se termine par la présentation de deux pièces de théâtre, l’une a pour thème la conquête espagnole et la seconde, la bataille entre le bien et le mal, avec l’archange St Michel qui triomphe du diable et des sept péchés capitaux.

La Candelaria

Au Pérou, les carnavals de Cajamarca et Ayacucho sont célèbres, mais pas autant que la Candelaria, fêtée début février à Puno, sur les rives du lac Titicaca, pour célébrer la Vierge de la Chandeleur, patronne de la ville. Une centaine de groupes folkloriques, environ 40.000 musiciens et danseurs, portant les magnifiques costumes traditionnels du sud du Pérou, défilent pendant des heures.

Las Fallas

Nous terminerons par la grande fête de la Communauté Valencienne, les Fallas11, inscrites au Patrimoine Immatériel de l’Humanité. Le nom a une origine latine et désignait des torches. Elles se déroulent chaque année du 1er au 19 mars, jour de la St Joseph, patron des charpentiers. Leur origine remonte à une ancienne coutume des menuisiers qui, pour fêter l’arrivée du printemps, brûlaient le 19 devant leurs ateliers des copeaux et les pièces de bois (parots) qu’ils utilisaient pour accrocher les lampes à huile.

Les parots sont devenus des ninots, pantins représentant, de façon burlesque, des personnages de la vie sociale ou politique. Mannequins en paille à l’origine, ils sont aujourd’hui faits de bois, de carton, de papier mâché. Ils sont peints et intégrés dans les Fallas, structures souvent imposantes, construites par des associations de quartier (casal faller) regroupant hommes, femmes et enfants (los falleros et falleras), soit environ 100.000 personnes. Les ninots sont exposés, des prix sont décernés et l’un d’eux sera gracié et finira au musée des Fallas.

Le premier mars, la reine des Fallas prononce le discours d’inauguration : La Cridà.

A partir du 1e mars, réveil chaque matin vers 8 h avec La Despertà, concert de … pétards dans toute la ville. Chaque jour à 14h sur la place de la Mairie, La Mascletà, énorme concert de pétards (800 kg de poudre)

Les groupes falleros en costumes régionaux, défilent en ville avec leurs ninots, accompagnés de groupes de musiciens (bandas).

Le 15 mars jour de La Plantà. Les Fallas (environ 700) sont édifiées sur les places de la ville.

Les 17 et 18 mars tous les groupes falleros défilent en musique depuis leurs quartiers d’origine pour faire une offrande de fleurs à la Virgen de los Desamparados, patronne de Valence.

La Nit del Foc (18 mars à minuit) est un gigantesque feu d’artifice, pendant lequel explosent 1500 kg de poudre qui illuminent le ciel. Il a été précédé de 5 feux d’artifices de moindre importance les 5 jours précédents. Les Fallas sont brûlées la nuit du 19 mars pendant La Cremà.


11
Pour voir des photos de las Fallas : https://las-fallas.com/fallas_photo.php

© G. G. 2021 pour MANCHA